La chronique de Philippe Curval
Magazine littéraire 281, octobre 1990
Des trois côtés de l'horizon
Ce n'est pas tous les jours dimanche chez K.W. Jeter, écrivain protéiforme. Son inspiration en forme de tête chercheuse balaye tout le champ romanesque pour y trouver de quoi survivre. Il en résulte souvent de bons textes professionnels, rarement une œuvre qui émerge de la production courante. C'est le cas d'Horizon vertical, une manière d'exercice de style qui mériterait une médaille aux jeux olympiques de la SF. Évitant les pièges de la récurrence et de la redondance, Jeter démarre sur une idée originale : un monde cylindrique où l'homme doit se déplacer verticalement, arrimé à la surface afin de ne pas céder à l'attraction vers le bas.
D'où un coup de rein particulièrement vivace chez les marginaux qui ont choisi d'y vivre, fuyant la quiétude horizontale que nous connaissons et qui subsiste à l'intérieur des parois du cylindre. Pour l'initié, il s'avère intéressant d'analyser du point de vue sémantique la structure descriptive de l'impossible humain poussé à son paroxysme. Pour le spécialiste, de vérifier comment Jeter parvient à ne pas s'emmêler dans les câbles qu'il tend à la surface du récit pour s'y maintenir, dans les crochets qui permettent aux personnages de s'y cramponner ; et même de se déplacer sur une vieille Norton avec sidecar. Nul doute, l'artiste parvient à nous entraîner avec Ny Axxter, un graffex (maître du tatouage électronique), sur cet univers incompréhensible et logique, au-dessus duquel planent des créatures de méthane au sourire angélique, au cours d'une exploration passionnante et poétique. Pour le reste : poursuivants machiavéliques, faux Hell's angels schwarzeneggeriens déguisés en Rambo de Mad Max, on s'en passerait.
Mais, revenons à la proposition et à sa thématique. Comme dans un récit de Science-Fiction classique, ce cylindre absurde, orbitant obstinément autour d'un soleil factice, est aux mains de puissances occultes dont le héros entrainera fortuitement la destruction. La subtilité de Jeter, c'est d'introduire un dénominateur commun entre les factions en présence, Info-Express dont le capital image défile devant vos yeux sur un simple appel du doigt. Accréditée par le mythe des jeunes pirates capables de déjouer les pires verrous informatiques, la véracité de ses informations n'est mise en doute par aucun de ses abonnés. Les gogos en redemandent. Mais son utilisation coûte cher et l'omniprésente agence audio-visuelle paye fort mal ses free-lance. A force de vouloir toucher le gros paquet par des scoops, Ny finira par faire exploser le pot aux roses.
Ainsi, l'habituelle morale chère aux pionniers du genre est détournée. Ce n'est plus par la noblesse de comportement, l'audace guerrière ou l'imagination scientifique que le héros conduira à la révolution, mais par le FRIC !
Ce coup de pied à l'âne réjouira les amateurs de performances paradoxales. Tant de suiveurs aveugles ont claironné après André Malraux que le vingt-et-unième siècle serait religieux ou pas ! K.W. Jeter nous démontre sans faille que la vraie religion sera celle de l'argent. La voie de l'humour glacé, du nonsense équilibriste et du scénario bien construit qu'il a choisie me semble préférable à celle empruntée par les Nouveaux philosophes.
Richard Canal : Swap-swap
De Richard Canal vient de paraître Swap-Swap, chez le même éditeur. Comme dans le roman de K.W. Jeter, les mailles du réseau informatique innervent la planète Terre. Nul Némo, vidé de sa mémoire par un swapping, part à la recherche de son identité, en compagnie d'un chien bavard. Rien de très nouveau dans ce récit alerte mais amnésique où abondent les savoureux clichés de SF. Pourtant il demeure quelque chose d'intrigant chez l'auteur dans sa volonté affirmée de considérer la thématique contemporaine comme une pâte malléable qu'à force de briser, de mouler et de recuire, l'écrivain pourrait un jour transformer en œuvre originale. Richard a déjà le don de l'écriture, de l'évocation. Il ne lui reste plus qu'à inventer sa propre thématique en perçant un canal dans l'isthme de son imagination.
Richard Bessière : les 7 anneaux de Rhéa
Dans le genre moyenâgeux et toujours chez J'ai Lu, vient de reparaître les 7 anneaux de Rhéa de Richard Bessière. L'encombrant Bessière, à l'aube de l'humanité vers la fin des années 1940, pondait mensuellement d'abominables romans d'anticipation dont je faisais mes délices car je n'avais rien d'autre pour assouvir ma faim d'aventures spatiales. Du facteur Cheval sans style ni folie. Les 7 anneaux est considéré comme son chef-d'œuvre. C'est tout dire.
