La chronique de Philippe Curval
Magazine littéraire 274, février 1990
Doctrines et broutilles
Dans quel but un éditeur baptise-t-il Science-Fiction ce qui n'en est absolument pas ? Ombres complices, le dernier roman de Jonathan Carroll paru chez J'ai Lu avait-il besoin de ce label pour se vendre. Certes, déjà le précédent ouvrage de cet auteur, le Pays du fou-rire, qui obtint le prix Apollo, frisait les franges extrêmes du genre, mais s'y rattachait par le concept créatif qui l'animait. Puisque notre écrivain entrait dans la carrière par la filière SF, il eût été décevant pour les lecteurs de s'apercevoir qu'ils n'en lisaient pas tout en en lisant.
Aussi m'embarquai-je pour Vienne où se déroule l'action d'Ombres complices, comme si je n'avais pas lu cette critique, avec la certitude d'y rencontrer à un moment l'indice que je cherchais pour me dire : tiens, voilà un roman de Science-Fiction !
Le suspense fut intégral puisque je sus à la dernière ligne que j'avais dégusté un roman fantastique traditionnel sans le moindre symptôme de SF, même en furetant entre les mots. J'eus un doute page 78, quand les personnages principaux trinquèrent autour d'une bouteille de champagne albanais. Mais, après tout, en ces temps de tempête à l'Est, il se pouvait que la réforme idéologique passât dans ce pays (l'Albanie) par l'esprit du vin. J'imaginai donc que ce J'ai Lu nº 2718 était baptisé Science-Fiction parce que la distorsion sémantique entre le label et l'œuvre créait l'effet spéculatif recherché.
Pourquoi cette sévérité doctrinaire, pensez-vous certainement ? De quel droit vous arrogez-vous le pouvoir de décider qu'un roman est de Science-Fiction ou non si vous devez science-ficter où l'on vous dit de faire ? C'est vrai ! Pour obtenir votre pardon, je vais vous raconter Ombres complices : un jeune intellectuel new-yorkais qui a tué son frère quand ils étaient enfants parce qu'il le jalousait, fait un best-seller avec une pièce de théâtre adaptée d'une nouvelle qu'il a écrite sur la jeunesse délinquante. Mais cette pièce à succès est sans rapport avec son œuvre originale. Dégoûté et riche, il part à Vienne dans un obscur dessein littéraire. Il y rencontre un couple américain charmeur et cultivé qui le charme et qu'il cultive.
Je ne poursuivrai pas ce récit en risquant de dévaluer l'œuvre à vos yeux, car j'ai de l'admiration pour Jonathan Carroll dont la pâtisserie viennoise est une bulle de cauchemar hitchcockien, un véritable mille-feuilles d'humour.
NLM & Utopies 91
Mais, entre dénoncer par légèreté le contrat qui lie la SF au fantastique, et affirmer que la SF n'est affiliée avec aucun autre genre, il y a plus d'un pas. Aussi, côté doctrine, pour une rubrique qui s'intitulerait "à lire bientôt", je ne peux résister à l'envie de vous citer une annonce publiée par Ailleurs et Demain dans NLM pour inciter des écrivains à envoyer des textes : « Par Science-Fiction, les anthologistes, selon l'expression de Daniel Drode, entendent “expériences sur des idées”. Ils (les auteurs) ne s'attarderont donc qu'aux nouvelles qui, excluant toutes dérives dans la direction du Fantastique traditionnel ou moderne, de la Fantasy, du surréalisme, de l'onirique ou du phantasmé, s'appuieront sur des idées science-fictives fortes clairement exposées au sein d'une narration… » (sic). Il est ajouté par ailleurs que l'anthologie pourrait ne pas aboutir, « en cas de non faisabilité qualitative ». Tout ceci à un relent de stalinisme revu par Trissotin. Au-delà de ce commentaire, NLM est une excellente revue théorique et d'information sur la SF.
NYX nº 12
au nom de la liberté, je vous conseillerais plutôt d'aborder sans préventions le nº 12 de la revue NYX, intitulé Ceci n'est pas de la Science-Fiction, où le fantastique moderne, l'onirique, le surréalisme, le fantasmé apportent à la Science-Fiction tout ce qui lui manque quand elle n'est que mauvaise SF. De Jouanne à Barbéri, en passant par Dunyach, Planchat, Martinange etc., ce recueil représente à l'évidence une expérience sur des idées.
J.-G. Ballard : Salut l'Amérique
Pour terminer, je signalerai la republication chez J'ai Lu de Salut l'Amérique de J.-G. Ballard. Cet écrivain qui s'est longtemps spécialisé dans la description minutieuse de catastrophes écologiques atteint à la plénitude de l'écriture dans ses derniers romans où il brasse mythes et modernité. Salut l'Amérique est un extraordinaire voyage à travers une Amérique engloutie sous ses rêves brisés. À la manière d'un Andy Warhol, Ballard construit un mur d'images saisissantes de vie, où se projettent et se superposent sous le signe de Coca-Cola, de Charles Manson et de John Wayne les plus monstrueux fantasmes made in USA.
