La chronique de Philippe Curval
Magazine littéraire 262, février 1989
Jonathan Carroll : le Pays du fou rire
Alain Paris : Daïren
Laurent Genefort : le Bagne des ténèbres
Anthologie composée par Gérard Klein, Ellen Herzfeld & Dominique Martel : l'Hexagone halluciné
Plein les poches
Des piles de “Poche” envahissent mon bureau soudain plein comme une cabine des Marx brothers. État d'urgence ! Évacuons ce trop-plein par la lecture. En matière de SF, le “Poche” est souvent inédit, d'où l'avantage de possibles découvertes. Par exemple l'extravagant Pays du fou rire, de Jonathan Carroll. Première énigme, le texte de présentation nous apprend que cet auteur inconnu, puisant aux sources de la fable et du mythe, se placerait parmi les meilleurs du genre. Voire !
Certes, du fabuliste, il a la plume drolatique, crée l'image qui fait tilt, possède le sens du récit à l'emporte-pièce d'artillerie légère ; bref, Jonathan Carroll ignore l'art d'ennuyer. À cela s'ajoute un goût du suspense spécifique, car, jusqu'à la page 212 où le chien Piolet murmure en dormant : « Les poils, tout est là, respirer à travers les poils », le lecteur se demande vraiment pourquoi ce livre paraît sous le label Science-Fiction. Rassuré enfin, il sait que Carroll œuvre dans la “Fantaisie”, genre ignoré en France et pourtant illustré à merveille par Pierre Very, Marcel Aymé, Jacques Perret, Boris Vian etc. Voilà pour la forme. Quant au thème, s'il apparaît de prime abord comme classique (l'écrivain peuplant la réalité de ses créatures), il se complique subtilement : le héros, Thomas Abbey, universitaire épuisé, rêve d'établir la biographie idéale du maître écrivain de ses enchantements d'enfance, Marshall France. Mais il est lui-même le fils d'une star mythique, Stephen Abbey, dont le visage évoque aussi bien Humphrey Bogart que Clark Gable. D'où quiproquos savoureux entre film, fable et mythe, mythe et chien, chien et loup, louée soit l'imagination !
Du Daïren, d'Alain Paris émane un sentiment contraire : il s'agit d'un monumental hommage au déjà-lu. Conçu avec des idées toutes faites, construit avec des lieux communs et écrit avec des clichés, j'aurais l'audace d'ajouter qu'il se parcourt sans ennui tant il évoque d'autres romans, comme on écoute un pot-pourri excellemment exécuté par un bon chef d'orchestre de square. Mais ce n'est pas un livre à clef. Inutile de chercher des ressemblances entre Jeth Baroda, qui mène l'histoire, et quelque illustre dompteur d'étoiles du passé, entre Daïren, l'artefact-univers où se déroule l'action, et d'autres mondes hamiltono-heinleinio-williamsoniens. Non, tous les ingrédients sont subtilement mêlés et la lecture du produit n'exige aucun effort. Daïren est un roman confort, à digérer dans le train corail, entre l'heure du déjeuner et celle du dîner. Il procure une hypnose légère qui incite l'amateur de SF postmoderne à rêvasser agréablement.
Le petit nouveau du Fleuve Noir, Laurent Genefort, est inspiré par une autre sorte de rage dans le Bagne des ténèbres. Son projet vise à innover en France par un style de récit où s'uniraient l'aventure, la science dure et le délire imaginatif. Sans doute ne manque-t-il pas d'originalité, et les efforts de Malthus Kan Kiu pour libérer les forçats de Kro, la planète bagne, s'appuient sur des ingrédients scientifiques souvent raffinés et minutieux. Dans sa première partie, l'intrigue est bien menée, l'écriture sobre, puis le livre est rongé par la hâte. Alors, les événements se télescopent au point de paraître obscurs, des personnages apparaissent sans raison, tout s'achève dans une frénésie sympathique. De quoi encourager l'auteur à prendre des leçons d'accouchement sans douleur avant d'affirmer son talent dans un second roman.
Le trio Klein, Herzfeld, Martel poursuit avec brio son anthologie de la SF française avec l'Hexagone halluciné, qui couvre les années 1971-1978. Fruit d'une lecture radicale de toutes les nouvelles parues durant cette époque, la sélection n'apporte qu'une surprise, celle de Jacques Goimard considéré comme écrivain et qu'une absence criarde, Jean Pierre Hubert, dont "V.V." me semble l'un des plus beaux textes de la décennie, surtout si l'on tient compte de l'influence de mai 1968 que les anthologistes ne manquent pas de souligner, sans vraiment l'étayer d'exemples significatifs. Mais pourquoi bouder leur excellent choix (en particulier Mathon, Brussolo, Duvic) puisqu'il se présente comme une anthologie du plaisir de lire plutôt qu'un manuel de référence ?
Richard Matheson : Miasmes de mort
Indispensable enfin de signaler la réédition de Miasmes de mort chez Presses Pocket. Ce recueil concerté avec Richard Matheson par Alain Dorémieux permet d'explorer les mystères de la quatrième dimension dans un superbe espace littéraire.
